Chapitre 1 · extrait · 14 min
La Montagne qui respire
Il y avait un son sous le vent, et Kaëlith l’écoutait depuis assez longtemps pour ne plus sentir le froid dans ses doigts.
Elle était accroupie au bord de la corniche, à cinq mille cinq cents mètres, là où le mont Vaërn cessait d’être une montagne pour n’être qu’une arête de granite offerte à un ciel qui virait lentement du noir au gris de plomb. Le vent venait de l’ouest. Coupant, chargé de givre, il sifflait dans les dièdres de la roche avec la régularité d’un soufflet, montait d’un ton dans les fissures étroites, retombait dans les larges, et c’était là le bruit du dessus, celui que tout le monde entendait — le seul, aussi, que les gens d’en bas eussent jamais appris à nommer. Kaëlith avait appris très tôt à l’écarter comme on écarte un rideau, pour écouter ce qui se tenait derrière. Cela demandait un travail d’oreille et de patience : il fallait cesser d’entendre le vent pour qu’autre chose eût la place de venir, se faire sourd au plus fort afin que le plus faible remontât, et cette bascule ne s’obtenait jamais d’un coup, mais par degrés, comme les yeux s’habituent au noir.
Le mont Vaërn était le plus haut sommet du royaume. On disait qu’il tenait le ciel ; les prêtres du Conseil y montaient une fois l’an célébrer des offices auxquels elle n’assistait jamais. Kaëlith ne croyait pas ce qu’on disait de la montagne. Elle croyait ce qu’elle en mesurait — et ce qu’elle mesurait sur Vaërn, depuis des années, ne ressemblait à aucun autre sommet. Les autres se taisaient, ou grinçaient, ou renvoyaient l’écho terne des choses mortes.
Vaërn, lui, gardait quelque chose. Elle était montée douze fois en neuf ans, à toutes les saisons, et douze fois elle avait relevé la même note basse, tenue, patiente, qui ne dérivait ni avec le gel ni avec la fonte. C’était cela qui l’avait retenue, et qu’elle n’avait jamais pu faire entrer dans un rapport : une paroi morte change avec le temps qu’il fait, elle se dilate au soleil, se contracte dans le froid, et sa voix suit docilement. Vaërn ne suivait rien. Vaërn tenait sa note comme on tient une résolution.
Ce quelque chose, elle n’avait jamais su le nommer autrement que par un mot qu’elle se refusait à coucher dans un rapport. Une présence. On ne mesure pas une présence. On la sent, et on apprend à se taire. Le mot lui déplaisait. Il sentait la prêtrise, la superstition, tout ce qu’elle avait passé sa vie à tenir à distance. Mais aucun autre ne rendait aussi exactement ce qu’elle percevait, et elle avait appris à se méfier des mots qui rassurent plus qu’ils ne décrivent. Celui-là ne rassurait pas. Elle le gardait pour cela.
Écouter, pour elle, avait toujours été plus qu’un métier. C’était sa façon d’être au monde, la seule prière qu’elle connût. Là où les autres regardaient, jugeaient, nommaient, elle se taisait et tendait l’oreille — et le monde, parfois, lui répondait par une vibration que nul autre ne recueillait. Enfant déjà, elle collait l’oreille aux murs de la cité pour écouter la roche respirer ; et la roche répondait, un battement lent, très bas, si régulier qu’elle avait mis des années à comprendre que les autres ne l’entendaient pas. On lui disait que c’étaient les pierres qui travaillaient avec les saisons, comme le bois d’une charpente sous la chaleur ; on le disait d’une voix qui fermait la question plutôt qu’elle n’y répondait, et l’enfant avait appris à ne pas la rouvrir. On la grondait, elle recommençait. Il y avait dans cette attention une humilité que les siens prenaient pour de l’entêtement. On ne peut pas écouter vraiment et se croire important dans le même souffle : il faut se faire vide pour que l’autre tienne en soi.
Loin en contrebas, à l’ouest, les lanternes d’Aëlindra piquaient le flanc de la montagne. De si haut, la capitale n’était plus qu’une constellation basse, quelques centaines de points d’ambre étagés dans la pierre, et ils avaient dans le petit matin l’allure de braises au fond d’une plaie. Elle les regarda un instant. À cette heure, la cité dormait d’un seul sommeil, soixante mille souffles rangés dans la pierre, ignorant jusqu’à l’existence de la femme qui veillait au-dessus de leurs toits, et jusqu’à la fausse note qui l’y avait fait monter. Aucun ne l’avait crue quand elle avait dit, dix jours plus tôt, que les fondations chantaient faux.
Un désaccord infime, une note qui avait glissé d’un quart de ton sous celle qu’elle aurait dû tenir. Elle l’avait signalé. On lui avait souri de cette patience qu’on réserve aux enfants entêtés, on lui avait rappelé que la roche ne chante pas — l’un des maîtres, pendant qu’elle parlait, avait consulté la clepsydre et s’était à demi tourné vers la porte —, et l’on était passé au point suivant de l’ordre du jour. Elle n’avait pas insisté ; insister n’avait jamais rien donné. Mais elle avait fait l’ascension cette nuit-là, ses instruments sur le dos, sans que personne juge la course utile — parce qu’elle tenait encore, obstinément, à la seule chose en laquelle elle eût jamais cru : qu’à force de mesurer bien, longtemps, avec des chiffres assez sûrs, on finit toujours par se faire entendre. La preuve, un jour, s’imposerait d’elle-même. Il suffisait d’être là pour la recueillir avant les autres.
Ses instruments l’attendaient, alignés sur la roche nue. Trois trépieds de cristal aux membranes tendues comme des tympans ; le carnet de mesures ouvert à une page que l’obscurité rendait blanche ; la lampe à huile qu’elle n’allumerait pas encore, pour ne pas se brûler les yeux avant l’aube. Le cristal prenait le froid plus vite que le métal ; elle le sentait mordre à travers ses gants dès qu’elle effleurait une vis, et ce mordant même la renseignait — un cristal bien froid tenait sa note, un cristal tiédi par la paume dérivait d’un souffle. Elle travaillait de mémoire et de toucher. Ses mains connaissaient chaque vis de réglage, chaque tension de peau, la façon dont chaque membrane répondait à la pression d’un ongle par un timbre qui n’appartenait qu’à elle ; et elles se déplaçaient dans le noir avec la patience d’une aveugle chez elle. Voir, souvent, gênait.
Avant de commencer, elle porta deux doigts au diapason de cristal qui pendait à son cou. Un geste sans raison. Elle le faisait toujours — le toucher une fois, sentir sous la pulpe le froid parfait du cristal taillé, avant chaque mesure. Le cristal ne se réchauffait jamais tout à fait, même porté à même la peau ; il gardait quelque chose de la fraîcheur des profondeurs, comme s’il n’avait pas fini de sortir de la terre. Le diapason ne venait pas d’elle. Il venait d’avant, de la maison de sa grand-mère à Faldris, transmis par des mains qui ne lui avaient jamais dit à quoi il servait. Elle avait cessé de le demander depuis longtemps. Certaines questions, on apprend qu’elles sont des portes murées, et on cesse d’y frapper.
Quelque chose manquait à ce matin, et elle avait mis longtemps à comprendre quoi. Les carillons. Les petits oiseaux gris au plumage raide qui nichaient dans les hauteurs de Vaërn, et dont le frottement des ailes tressait au lever du jour une averse de sons clairs — une pluie de verre, disaient les guides, un grésillement menu qui saluait le premier trait de lumière et ne durait que le temps d’un souffle. Ce matin, ils n’étaient pas là. Elle avait fait toute la montée dans un silence anormal sans même s’en apercevoir, l’esprit rivé à ses trépieds.
Enfant, on lui avait enseigné à les lire comme d’autres lisent le ciel : quand les carillons fuient par bandes, on ne sort pas avant le lendemain. Elle avait grandi avec ce réflexe sans en connaître la cause, comme elle avait appris à juger l’humeur d’une paroi à la densité de ses lichens gris. Ce matin, le ciel du sommet était vide de tout chant. Elle rangea l’absence dans un coin de son esprit et n’en fit rien. On ne consigne pas un silence d’oiseaux dans un rapport de mesures.
Elle commença par la basse. C’était toujours par là qu’elle commençait, par les fréquences qu’aucun comité de l’Académie ne jugeait dignes d’être notées, celles qui vivaient sous le seuil de l’oreille aethannéenne — si graves qu’on les sentait dans les dents plutôt qu’on ne les entendait.
Personne ne travaillait plus les basses. L’Académie des Sons les avait rayées de son enseignement huit siècles plus tôt, pour des raisons qu’aucun document ne consignait vraiment et que nul ne songeait à interroger. On n’étudiait pas les fréquences du sol, voilà tout — comme on ne fixe pas le soleil en face. Il n’existait plus un seul maître pour les enseigner ; les rares traités qui en parlaient dormaient au fond des réserves, sous une poussière que personne n’époussetait. Kaëlith avait passé sa jeunesse dans des salles à demi vides, à réapprendre par elle-même ce que huit siècles avaient laissé tomber, et à s’entendre demander, poliment, à quoi cela pouvait bien servir. La beauté était dans les hautes fréquences claires, répétaient les maîtres ; le reste n’était qu’un grondement sans langage. Kaëlith avait bâti sa vie dans cet angle mort, sur ce que les siens avaient choisi de ne pas entendre, et elle y campait presque sans voisin. La plupart du temps, cela lui convenait.
La membrane du premier trépied frémit sous ses yeux. Un tremblement minuscule, périodique. Elle inclina la tête, approcha l’oreille de la peau tendue. C’était le geste qui la définissait mieux qu’aucun autre : l’oreille contre la matière, comme si le monde avait quelque chose à confier et qu’il fallût s’incliner très bas pour l’entendre. Elle percevait ainsi des choses dont nul autour d’elle ne soupçonnait l’existence — le grésil des cristaux qui se contractaient dans le froid, le glissement d’une nappe d’eau très loin sous la roche, le long soupir des parois qui rendaient au matin la chaleur bue la veille. Un monde entier de sons trop bas pour les autres, et qui, pour elle, était aussi peuplé qu’un marché.
Zéro virgule sept hertz. La fréquence de fond était là où elle l’attendait, stable, un socle. Mais au-dessus, portée par elle, la troisième harmonique pulsait. Elle n’aurait pas dû. Une harmonique de structure tient une note ; elle ne bat pas. Une roche ne bat pas à intervalles réguliers. C’était la première règle, celle qu’on apprenait avant toutes les autres : la matière inerte résonne, elle ne rythme pas. Un pont peut chanter sous le vent, une falaise gémir sous la houle, mais ni l’un ni l’autre ne compte le temps. Ce battement-là comptait le temps.
Elle recalibra.
Défaut d’instrument, forcément. Le froid déréglait les membranes, la tension des peaux cédait dans le givre — cela s’était déjà vu. Elle resserra les vis à tâtons, souffla sur ses doigts, reprit la mesure. Ses doigts obéissaient mal ; à cinq mille cinq cents mètres, le corps devenait à son tour un instrument dérèglé, plus lent d’un temps sur chaque geste, et il fallait compter avec sa propre gaucherie comme avec celle du froid. Le souffle lui coûta. À cette hauteur, chaque respiration était un petit prélèvement sur soi, et elle en gardait toujours une conscience aiguë, comme d’un compte qu’on tient et qui ne se renfloue pas.
La pulsation était toujours là. Plus nette, même, comme si le fait de la chercher l’avait rapprochée. Zéro virgule sept, et ce battement dessus, régulier, tranquille. Un cœur lent. La comparaison lui vint sans qu’elle l’appelle, et elle la porta au carnet, parce qu’elle notait tout, même ce qui ne se mesure pas. Un cœur lent. Puis elle raya le mot cœur, par discipline, et écrivit à la place : source périodique, profonde, non identifiée.
Elle aurait dû s’inquiéter. Elle se sentait surtout, à cet instant, terriblement vivante. Toute sa vie, elle avait cherché précisément cela — une anomalie assez nette pour n’être pas discutable, un fait que la roche lui donnerait et que nul ne pourrait lui reprendre. Elle ignorait encore que certaines découvertes ne récompensent pas qui les fait. Elles le désignent.
Plus bas sur la corniche, un des arhaëls s’ébroua et tira sur son entrave. Kaëlith releva la tête. Les deux bêtes se tenaient flanc contre flanc, oreilles rabattues, l’encolure basse, et leur souffle sortait en jets courts et blancs que le vent défaisait aussitôt. Celle de gauche frappait la roche du sabot — trois coups, un temps, trois coups. Elle les avait vus refuser des vallées entières pour moins que cela. Une bête sent la pierre avant qu’un instrument ne la mesure ; c’était une chose qu’elle savait et qu’elle n’écrivait jamais dans ses rapports, parce qu’on ne cite pas la peur d’un arhaël devant un comité de lecture. On lui avait assez appris ce qui se cite et ce qui ne se cite pas.
Sous ses genoux, la corniche vibrait faiblement. Elle mit d’abord cela sur le compte du vent, puis sur celui de l’altitude — ce bourdonnement sourd qu’elle traînait toujours en montagne, qu’elle attribuait depuis toujours au manque d’air. Enfant, il lui prenait déjà les os pendant les étés à Faldris, chez sa grand-mère, dans le village bâti au creux d’une falaise où l’on tirait l’eau d’un puits si profond que la corde en sortait glacée au plein cœur d’août. Cette eau avait un goût de pierre, dense et froid, que nulle autre n’avait jamais égalé depuis ; elle en avait bu des étés entiers, à même le seau, sans savoir qu’elle en garderait la saveur toute sa vie. Le bourdonnement venait toujours après ces étés-là, et mettait des semaines à quitter ses os. Elle n’y pensait plus. On ne pense pas à ce qu’on porte depuis le début.
Elle voulut en avoir le cœur net. Un instrument peut mentir ; la peau, non. Elle retira le gant de sa main droite, doigt par doigt, et le coinça sous son genou pour ne pas le perdre au vent. L’air mordit aussitôt la chair nue, une brûlure de froid qui remonta jusqu’au poignet et lui arracha une crispation. Puis elle abaissa la paume sur le granite.
La pierre était tiède.
Elle ne retira pas sa main. Elle resta ainsi, accroupie dans le vent qui lui gelait le dos et la nuque, les phalanges blanchissant déjà — et sous sa paume, contre toute raison, cette tiédeur. Douce. La tiédeur d’un flanc, non d’un caillou. Sous la pulpe, le grain du granite était le même que partout, rêche, piqueté de cristaux minuscules qui accrochaient la peau ; rien ne l’aurait distingué d’une autre roche, sinon cette chaleur qui n’avait pas lieu d’être. Elle connaissait le granite d’altitude, elle en avait mesuré la température sur trois cents sommets ; à cette heure, une heure avant que le soleil ne touche la crête, la roche aurait dû lui brûler la main de froid. Au lieu de quoi elle la réchauffait.
Elle chercha une explication et n’en trouva aucune qui tienne. Ce n’était pas une source thermale : il n’y avait pas d’eau ici, pas de soufre, aucune odeur. Ce n’était pas le soleil : il n’était pas levé. Ce n’était pas elle : sa propre main était glacée, elle le voyait aux ongles qui viraient au mauve. La chaleur montait de la pierre. Et — elle dut retenir son souffle pour en être sûre — sous la chaleur, le battement s’accélérait.
L’aube arriva par le sommet, comme toujours, avant de rejoindre le reste du monde. La lumière vint de l’est en une lame rasante qui alluma les arêtes une à une, et le givre se mit à fondre en filets minces qui couraient dans les rides de la roche. Kaëlith aurait dû lever les yeux. C’était pour cela qu’on montait ici, pour ce seul instant où le soleil prenait le sommet avant la vallée, où l’on se tenait dans la lumière au-dessus d’un monde encore noir — le maigre salaire de ces nuits blanches, et le plus beau. Elle ne leva pas les yeux. Sa main ne quittait pas la pierre, et la pierre, sous sa main, montait en puissance.
Derrière elle, le soleil embrasait un monde qu’elle ne regardait pas — les nuées prises une à une, les vallées encore bleues de nuit, tout l’or dont on fait les poèmes. Elle tournait le dos à la plus belle chose visible pour rester penchée sur la plus terrible chose audible. Préférer entendre à voir : c’était plus fort qu’elle, cela l’avait toujours été.
Le battement n’était plus un battement. Il enflait, gagnait de l’ampleur à chaque cycle, et la vibration qui n’avait d’abord touché que ses dents atteignait maintenant la mâchoire, le sternum, la cage des côtes. Ses instruments s’affolaient. Les trois membranes vibraient à l’unisson, si fort que le cristal des trépieds tintait comme un service qu’on bouscule, et le carnet glissa de son genou sans qu’elle le retienne. Ce qui montait de la montagne cessait d’être une mesure. Cela devenait un événement.
Elle le percevait moins par l’air que par la pierre. La vibration montait du granite dans ses genoux, ses paumes, ses dents, plus nette et plus prompte dans la roche que dans le vent — comme si le son préférait le corps de la montagne à l’espace vide, comme s’il n’avait jamais été fait pour l’air. Un son qui voyageait mieux dans la pierre que dans le ciel. Sa science n’avait pas de case pour cela. Elle comprit, confusément, que sa science allait devoir changer.
Puis la fréquence franchit un seuil, et le son se fit entendre.
Ce n’était pas un grondement. Un grondement, elle aurait su le nommer, le ranger, le rapporter au comité en trois lignes. C’était plus grave qu’un grondement, et infiniment plus ordonné. Une architecture de fréquences qui se tenaient les unes les autres, se répondaient, se relançaient, montaient en volutes selon une grammaire dont elle sentait la logique sans pouvoir la lire. Il y avait là des intervalles qu’aucune de ses tables ne prévoyait, des accords qui auraient dû se contredire et qui pourtant tenaient ensemble, des harmoniques empilées si haut qu’elle en perdait le compte. Son oreille de spécialiste s’accrochait, cherchait le motif, le trouvait presque — et chaque fois qu’elle croyait le saisir, il se déployait d’un cran plus loin, comme un horizon qui recule à mesure qu’on marche.
Cela avait une forme. Cela avait une intention. Dans une langue qu’elle ne connaissait pas, dans un registre qu’aucune gorge aethannéenne n’aurait pu produire, la montagne disait quelque chose. Un mot, peut-être. Long comme une phrase, lourd comme une année, et pourtant tenu d’un seul tenant, indivisible. Un seul mot immense, et elle était couchée dessus.
Et Kaëlith se mit à pleurer.