Chapitre 1 · 29 min de lecture
La Montagne qui respire
Version de travail : le roman est en cours d’écriture et ce chapitre peut encore évoluer.
Il y avait un son sous le vent, et Kaëlith l’écoutait depuis assez longtemps pour ne plus sentir le froid dans ses doigts.
Elle était accroupie au bord de la corniche, à cinq mille cinq cents mètres, là où le mont Vaërn cessait d’être une montagne pour n’être qu’une arête de granite offerte à un ciel qui virait lentement du noir au gris de plomb. Le vent venait de l’ouest. Coupant, chargé de givre, il sifflait dans les dièdres de la roche avec la régularité d’un soufflet, montait d’un ton dans les fissures étroites, retombait dans les larges, et c’était là le bruit du dessus, celui que tout le monde entendait — le seul, aussi, que les gens d’en bas eussent jamais appris à nommer. Kaëlith avait appris très tôt à l’écarter comme on écarte un rideau, pour écouter ce qui se tenait derrière. Cela demandait un travail d’oreille et de patience : il fallait cesser d’entendre le vent pour qu’autre chose eût la place de venir, se faire sourd au plus fort afin que le plus faible remontât, et cette bascule ne s’obtenait jamais d’un coup, mais par degrés, comme les yeux s’habituent au noir.
Le mont Vaërn était le plus haut sommet du royaume. On disait qu’il tenait le ciel ; les prêtres du Conseil y montaient une fois l’an célébrer des offices auxquels elle n’assistait jamais. Kaëlith ne croyait pas ce qu’on disait de la montagne. Elle croyait ce qu’elle en mesurait — et ce qu’elle mesurait sur Vaërn, depuis des années, ne ressemblait à aucun autre sommet. Les autres se taisaient, ou grinçaient, ou renvoyaient l’écho terne des choses mortes.
Vaërn, lui, gardait quelque chose. Elle était montée douze fois en neuf ans, à toutes les saisons, et douze fois elle avait relevé la même note basse, tenue, patiente, qui ne dérivait ni avec le gel ni avec la fonte. C’était cela qui l’avait retenue, et qu’elle n’avait jamais pu faire entrer dans un rapport : une paroi morte change avec le temps qu’il fait, elle se dilate au soleil, se contracte dans le froid, et sa voix suit docilement. Vaërn ne suivait rien. Vaërn tenait sa note comme on tient une résolution.
Ce quelque chose, elle n’avait jamais su le nommer autrement que par un mot qu’elle se refusait à coucher dans un rapport. Une présence. On ne mesure pas une présence. On la sent, et on apprend à se taire. Le mot lui déplaisait. Il sentait la prêtrise, la superstition, tout ce qu’elle avait passé sa vie à tenir à distance. Mais aucun autre ne rendait aussi exactement ce qu’elle percevait, et elle avait appris à se méfier des mots qui rassurent plus qu’ils ne décrivent. Celui-là ne rassurait pas. Elle le gardait pour cela.
Écouter, pour elle, avait toujours été plus qu’un métier. C’était sa façon d’être au monde, la seule prière qu’elle connût. Là où les autres regardaient, jugeaient, nommaient, elle se taisait et tendait l’oreille — et le monde, parfois, lui répondait par une vibration que nul autre ne recueillait. Enfant déjà, elle collait l’oreille aux murs de la cité pour écouter la roche respirer ; et la roche répondait, un battement lent, très bas, si régulier qu’elle avait mis des années à comprendre que les autres ne l’entendaient pas. On lui disait que c’étaient les pierres qui travaillaient avec les saisons, comme le bois d’une charpente sous la chaleur ; on le disait d’une voix qui fermait la question plutôt qu’elle n’y répondait, et l’enfant avait appris à ne pas la rouvrir. On la grondait, elle recommençait. Il y avait dans cette attention une humilité que les siens prenaient pour de l’entêtement. On ne peut pas écouter vraiment et se croire important dans le même souffle : il faut se faire vide pour que l’autre tienne en soi.
Loin en contrebas, à l’ouest, les lanternes d’Aëlindra piquaient le flanc de la montagne. De si haut, la capitale n’était plus qu’une constellation basse, quelques centaines de points d’ambre étagés dans la pierre, et ils avaient dans le petit matin l’allure de braises au fond d’une plaie. Elle les regarda un instant. À cette heure, la cité dormait d’un seul sommeil, soixante mille souffles rangés dans la pierre, ignorant jusqu’à l’existence de la femme qui veillait au-dessus de leurs toits, et jusqu’à la fausse note qui l’y avait fait monter. Aucun ne l’avait crue quand elle avait dit, dix jours plus tôt, que les fondations chantaient faux.
Un désaccord infime, une note qui avait glissé d’un quart de ton sous celle qu’elle aurait dû tenir. Elle l’avait signalé. On lui avait souri de cette patience qu’on réserve aux enfants entêtés, on lui avait rappelé que la roche ne chante pas — l’un des maîtres, pendant qu’elle parlait, avait consulté la clepsydre et s’était à demi tourné vers la porte —, et l’on était passé au point suivant de l’ordre du jour. Elle n’avait pas insisté ; insister n’avait jamais rien donné. Mais elle avait fait l’ascension cette nuit-là, ses instruments sur le dos, sans que personne juge la course utile — parce qu’elle tenait encore, obstinément, à la seule chose en laquelle elle eût jamais cru : qu’à force de mesurer bien, longtemps, avec des chiffres assez sûrs, on finit toujours par se faire entendre. La preuve, un jour, s’imposerait d’elle-même. Il suffisait d’être là pour la recueillir avant les autres.
Ses instruments l’attendaient, alignés sur la roche nue. Trois trépieds de cristal aux membranes tendues comme des tympans ; le carnet de mesures ouvert à une page que l’obscurité rendait blanche ; la lampe à huile qu’elle n’allumerait pas encore, pour ne pas se brûler les yeux avant l’aube. Le cristal prenait le froid plus vite que le métal ; elle le sentait mordre à travers ses gants dès qu’elle effleurait une vis, et ce mordant même la renseignait — un cristal bien froid tenait sa note, un cristal tiédi par la paume dérivait d’un souffle. Elle travaillait de mémoire et de toucher. Ses mains connaissaient chaque vis de réglage, chaque tension de peau, la façon dont chaque membrane répondait à la pression d’un ongle par un timbre qui n’appartenait qu’à elle ; et elles se déplaçaient dans le noir avec la patience d’une aveugle chez elle. Voir, souvent, gênait.
Avant de commencer, elle porta deux doigts au diapason de cristal qui pendait à son cou. Un geste sans raison. Elle le faisait toujours — le toucher une fois, sentir sous la pulpe le froid parfait du cristal taillé, avant chaque mesure. Le cristal ne se réchauffait jamais tout à fait, même porté à même la peau ; il gardait quelque chose de la fraîcheur des profondeurs, comme s’il n’avait pas fini de sortir de la terre. Le diapason ne venait pas d’elle. Il venait d’avant, de la maison de sa grand-mère à Faldris, transmis par des mains qui ne lui avaient jamais dit à quoi il servait. Elle avait cessé de le demander depuis longtemps. Certaines questions, on apprend qu’elles sont des portes murées, et on cesse d’y frapper.
Quelque chose manquait à ce matin, et elle avait mis longtemps à comprendre quoi. Les carillons. Les petits oiseaux gris au plumage raide qui nichaient dans les hauteurs de Vaërn, et dont le frottement des ailes tressait au lever du jour une averse de sons clairs — une pluie de verre, disaient les guides, un grésillement menu qui saluait le premier trait de lumière et ne durait que le temps d’un souffle. Ce matin, ils n’étaient pas là. Elle avait fait toute la montée dans un silence anormal sans même s’en apercevoir, l’esprit rivé à ses trépieds.
Enfant, on lui avait enseigné à les lire comme d’autres lisent le ciel : quand les carillons fuient par bandes, on ne sort pas avant le lendemain. Elle avait grandi avec ce réflexe sans en connaître la cause, comme elle avait appris à juger l’humeur d’une paroi à la densité de ses lichens gris. Ce matin, le ciel du sommet était vide de tout chant. Elle rangea l’absence dans un coin de son esprit et n’en fit rien. On ne consigne pas un silence d’oiseaux dans un rapport de mesures.
Elle commença par la basse. C’était toujours par là qu’elle commençait, par les fréquences qu’aucun comité de l’Académie ne jugeait dignes d’être notées, celles qui vivaient sous le seuil de l’oreille aethannéenne — si graves qu’on les sentait dans les dents plutôt qu’on ne les entendait.
Personne ne travaillait plus les basses. L’Académie des Sons les avait rayées de son enseignement huit siècles plus tôt, pour des raisons qu’aucun document ne consignait vraiment et que nul ne songeait à interroger. On n’étudiait pas les fréquences du sol, voilà tout — comme on ne fixe pas le soleil en face. Il n’existait plus un seul maître pour les enseigner ; les rares traités qui en parlaient dormaient au fond des réserves, sous une poussière que personne n’époussetait. Kaëlith avait passé sa jeunesse dans des salles à demi vides, à réapprendre par elle-même ce que huit siècles avaient laissé tomber, et à s’entendre demander, poliment, à quoi cela pouvait bien servir. La beauté était dans les hautes fréquences claires, répétaient les maîtres ; le reste n’était qu’un grondement sans langage. Kaëlith avait bâti sa vie dans cet angle mort, sur ce que les siens avaient choisi de ne pas entendre, et elle y campait presque sans voisin. La plupart du temps, cela lui convenait.
La membrane du premier trépied frémit sous ses yeux. Un tremblement minuscule, périodique. Elle inclina la tête, approcha l’oreille de la peau tendue. C’était le geste qui la définissait mieux qu’aucun autre : l’oreille contre la matière, comme si le monde avait quelque chose à confier et qu’il fallût s’incliner très bas pour l’entendre. Elle percevait ainsi des choses dont nul autour d’elle ne soupçonnait l’existence — le grésil des cristaux qui se contractaient dans le froid, le glissement d’une nappe d’eau très loin sous la roche, le long soupir des parois qui rendaient au matin la chaleur bue la veille. Un monde entier de sons trop bas pour les autres, et qui, pour elle, était aussi peuplé qu’un marché.
Zéro virgule sept hertz. La fréquence de fond était là où elle l’attendait, stable, un socle. Mais au-dessus, portée par elle, la troisième harmonique pulsait. Elle n’aurait pas dû. Une harmonique de structure tient une note ; elle ne bat pas. Une roche ne bat pas à intervalles réguliers. C’était la première règle, celle qu’on apprenait avant toutes les autres : la matière inerte résonne, elle ne rythme pas. Un pont peut chanter sous le vent, une falaise gémir sous la houle, mais ni l’un ni l’autre ne compte le temps. Ce battement-là comptait le temps.
Elle recalibra.
Défaut d’instrument, forcément. Le froid déréglait les membranes, la tension des peaux cédait dans le givre — cela s’était déjà vu. Elle resserra les vis à tâtons, souffla sur ses doigts, reprit la mesure. Ses doigts obéissaient mal ; à cinq mille cinq cents mètres, le corps devenait à son tour un instrument dérèglé, plus lent d’un temps sur chaque geste, et il fallait compter avec sa propre gaucherie comme avec celle du froid. Le souffle lui coûta. À cette hauteur, chaque respiration était un petit prélèvement sur soi, et elle en gardait toujours une conscience aiguë, comme d’un compte qu’on tient et qui ne se renfloue pas.
La pulsation était toujours là. Plus nette, même, comme si le fait de la chercher l’avait rapprochée. Zéro virgule sept, et ce battement dessus, régulier, tranquille. Un cœur lent. La comparaison lui vint sans qu’elle l’appelle, et elle la porta au carnet, parce qu’elle notait tout, même ce qui ne se mesure pas. Un cœur lent. Puis elle raya le mot cœur, par discipline, et écrivit à la place : source périodique, profonde, non identifiée.
Elle aurait dû s’inquiéter. Elle se sentait surtout, à cet instant, terriblement vivante. Toute sa vie, elle avait cherché précisément cela — une anomalie assez nette pour n’être pas discutable, un fait que la roche lui donnerait et que nul ne pourrait lui reprendre. Elle ignorait encore que certaines découvertes ne récompensent pas qui les fait. Elles le désignent.
Plus bas sur la corniche, un des arhaëls s’ébroua et tira sur son entrave. Kaëlith releva la tête. Les deux bêtes se tenaient flanc contre flanc, oreilles rabattues, l’encolure basse, et leur souffle sortait en jets courts et blancs que le vent défaisait aussitôt. Celle de gauche frappait la roche du sabot — trois coups, un temps, trois coups. Elle les avait vus refuser des vallées entières pour moins que cela. Une bête sent la pierre avant qu’un instrument ne la mesure ; c’était une chose qu’elle savait et qu’elle n’écrivait jamais dans ses rapports, parce qu’on ne cite pas la peur d’un arhaël devant un comité de lecture. On lui avait assez appris ce qui se cite et ce qui ne se cite pas.
Sous ses genoux, la corniche vibrait faiblement. Elle mit d’abord cela sur le compte du vent, puis sur celui de l’altitude — ce bourdonnement sourd qu’elle traînait toujours en montagne, qu’elle attribuait depuis toujours au manque d’air. Enfant, il lui prenait déjà les os pendant les étés à Faldris, chez sa grand-mère, dans le village bâti au creux d’une falaise où l’on tirait l’eau d’un puits si profond que la corde en sortait glacée au plein cœur d’août. Cette eau avait un goût de pierre, dense et froid, que nulle autre n’avait jamais égalé depuis ; elle en avait bu des étés entiers, à même le seau, sans savoir qu’elle en garderait la saveur toute sa vie. Le bourdonnement venait toujours après ces étés-là, et mettait des semaines à quitter ses os. Elle n’y pensait plus. On ne pense pas à ce qu’on porte depuis le début.
Elle voulut en avoir le cœur net. Un instrument peut mentir ; la peau, non. Elle retira le gant de sa main droite, doigt par doigt, et le coinça sous son genou pour ne pas le perdre au vent. L’air mordit aussitôt la chair nue, une brûlure de froid qui remonta jusqu’au poignet et lui arracha une crispation. Puis elle abaissa la paume sur le granite.
La pierre était tiède.
Elle ne retira pas sa main. Elle resta ainsi, accroupie dans le vent qui lui gelait le dos et la nuque, les phalanges blanchissant déjà — et sous sa paume, contre toute raison, cette tiédeur. Douce. La tiédeur d’un flanc, non d’un caillou. Sous la pulpe, le grain du granite était le même que partout, rêche, piqueté de cristaux minuscules qui accrochaient la peau ; rien ne l’aurait distingué d’une autre roche, sinon cette chaleur qui n’avait pas lieu d’être. Elle connaissait le granite d’altitude, elle en avait mesuré la température sur trois cents sommets ; à cette heure, une heure avant que le soleil ne touche la crête, la roche aurait dû lui brûler la main de froid. Au lieu de quoi elle la réchauffait.
Elle chercha une explication et n’en trouva aucune qui tienne. Ce n’était pas une source thermale : il n’y avait pas d’eau ici, pas de soufre, aucune odeur. Ce n’était pas le soleil : il n’était pas levé. Ce n’était pas elle : sa propre main était glacée, elle le voyait aux ongles qui viraient au mauve. La chaleur montait de la pierre. Et — elle dut retenir son souffle pour en être sûre — sous la chaleur, le battement s’accélérait.
L’aube arriva par le sommet, comme toujours, avant de rejoindre le reste du monde. La lumière vint de l’est en une lame rasante qui alluma les arêtes une à une, et le givre se mit à fondre en filets minces qui couraient dans les rides de la roche. Kaëlith aurait dû lever les yeux. C’était pour cela qu’on montait ici, pour ce seul instant où le soleil prenait le sommet avant la vallée, où l’on se tenait dans la lumière au-dessus d’un monde encore noir — le maigre salaire de ces nuits blanches, et le plus beau. Elle ne leva pas les yeux. Sa main ne quittait pas la pierre, et la pierre, sous sa main, montait en puissance.
Derrière elle, le soleil embrasait un monde qu’elle ne regardait pas — les nuées prises une à une, les vallées encore bleues de nuit, tout l’or dont on fait les poèmes. Elle tournait le dos à la plus belle chose visible pour rester penchée sur la plus terrible chose audible. Préférer entendre à voir : c’était plus fort qu’elle, cela l’avait toujours été.
Le battement n’était plus un battement. Il enflait, gagnait de l’ampleur à chaque cycle, et la vibration qui n’avait d’abord touché que ses dents atteignait maintenant la mâchoire, le sternum, la cage des côtes. Ses instruments s’affolaient. Les trois membranes vibraient à l’unisson, si fort que le cristal des trépieds tintait comme un service qu’on bouscule, et le carnet glissa de son genou sans qu’elle le retienne. Ce qui montait de la montagne cessait d’être une mesure. Cela devenait un événement.
Elle le percevait moins par l’air que par la pierre. La vibration montait du granite dans ses genoux, ses paumes, ses dents, plus nette et plus prompte dans la roche que dans le vent — comme si le son préférait le corps de la montagne à l’espace vide, comme s’il n’avait jamais été fait pour l’air. Un son qui voyageait mieux dans la pierre que dans le ciel. Sa science n’avait pas de case pour cela. Elle comprit, confusément, que sa science allait devoir changer.
Puis la fréquence franchit un seuil, et le son se fit entendre.
Ce n’était pas un grondement. Un grondement, elle aurait su le nommer, le ranger, le rapporter au comité en trois lignes. C’était plus grave qu’un grondement, et infiniment plus ordonné. Une architecture de fréquences qui se tenaient les unes les autres, se répondaient, se relançaient, montaient en volutes selon une grammaire dont elle sentait la logique sans pouvoir la lire. Il y avait là des intervalles qu’aucune de ses tables ne prévoyait, des accords qui auraient dû se contredire et qui pourtant tenaient ensemble, des harmoniques empilées si haut qu’elle en perdait le compte. Son oreille de spécialiste s’accrochait, cherchait le motif, le trouvait presque — et chaque fois qu’elle croyait le saisir, il se déployait d’un cran plus loin, comme un horizon qui recule à mesure qu’on marche.
Cela avait une forme. Cela avait une intention. Dans une langue qu’elle ne connaissait pas, dans un registre qu’aucune gorge aethannéenne n’aurait pu produire, la montagne disait quelque chose. Un mot, peut-être. Long comme une phrase, lourd comme une année, et pourtant tenu d’un seul tenant, indivisible. Un seul mot immense, et elle était couchée dessus.
Et Kaëlith se mit à pleurer.
Cela vint sans prévenir. Pas une émotion qu’elle aurait sentie monter, se former, gagner du terrain — de l’eau, simplement, qui coula de ses yeux sans qu’elle l’ait décidée, chaude sur ses joues gelées. Elle porta sa main libre à son visage et regarda ses doigts mouillés. Elle n’avait pas peur. La peur, elle savait ce que c’était, ce n’était pas cela. C’était du chagrin. Un chagrin immense, sans fond, sans objet, un chagrin qui n’avait ni cause ni souvenir auquel s’attacher, et qui ne lui appartenait pas.
Elle chercha en elle d’où il venait. Elle chercha honnêtement, avec la rigueur exacte qu’elle mettait à traquer un défaut d’instrument, passant en revue tout ce qui, dans sa vie, aurait pu la faire pleurer — et ne trouvant rien, rien à la mesure de ce qui la traversait. Ce chagrin était trop grand pour tenir dans une seule existence. Il débordait de tous les côtés. Il entrait par sa paume, remontait le long de son bras, l’emplissait comme on emplit un vase que l’on tient sous une cascade, et elle comprit — sans mots, par le corps seul, avant l’esprit — qu’elle n’était pas la source. Qu’elle n’était que le vase.
Ses genoux cédèrent. Elle ne s’en avisa qu’une fois au sol, la paume toujours plaquée sur la roche, incapable de l’en arracher — comme si rompre le contact eût été abandonner quelqu’un au milieu d’une phrase. Le chagrin passait par ce point unique, sa main nue contre le granite tiède ; et tant qu’elle ne se retirerait pas, il continuerait de la traverser de part en part.
Une fois déjà, il y avait très longtemps, son corps avait pleuré de cette façon-là sans lui en demander la permission. Elle s’était juré de ne jamais retourner à l’endroit où cela s’était produit. Elle ne le nomma pas, même à présent, même submergée ; elle sentit seulement que sa chair reconnaissait la posture de ce chagrin, comme on reconnaît dans le noir une pièce où l’on a eu mal, sans avoir besoin d’y voir.
Malgré les larmes, malgré la vibration qui lui faisait claquer les mâchoires, elle tendit la main vers le trépied le plus proche. Le geste était absurde et elle le savait. On ne mesure pas un deuil. Mais mesurer était tout ce que ses mains savaient faire quand le reste d’elle lâchait, et elle voulut incliner une membrane vers le son, en capter la forme, en garder une trace — parce que si elle en rapportait la preuve, alors, peut-être, cette fois, on l’écouterait.
Les arhaëls hurlaient. Elle ne les avait jamais entendus produire ce cri, aigu, presque humain, insoutenable. La bête de gauche rua — une fois, deux — et l’entrave céda. Elle partit droit dans la pente, dérapant sur le givre, et disparut au premier ressaut sans un regard en arrière. L’autre tira sur sa longe jusqu’à s’étrangler à demi.
Le sol bougea.
Pas un tremblement. Une ondulation. La corniche se souleva sous ses genoux, lente, ample, et retomba — la roche entière ondulait comme une peau qui frissonne, comme un flanc qui se gonfle pour prendre une inspiration. Elle sentit le granite la soulever et la reposer, une fois, avec une douceur écœurante, et son ventre se souleva d’un temps de retard. Les trépieds basculèrent. L’un roula vers le vide et disparut. Elle voulut le rattraper, se dressa à demi, chancela, retomba sur une main posée à plat dans le givre fondu.
Tout son corps lui criait de reculer. De fuir, comme l’arhaël, droit dans la pente, loin de cette chose qui pleurait par sa bouche. Elle fit un pas. Ce fut un pas en avant. Contre chaque instinct qu’elle possédait, contre trois cents sommets de prudence apprise, elle avança vers ce qui aurait dû la faire fuir — parce qu’il fallait qu’elle voie, il fallait qu’elle sache quelle chose au monde pouvait porter un chagrin pareil et le chanter.
Elle tourna la tête vers le bas, vers le flanc de l’ouest, là où la pente plongeait vers Aëlindra et vers le monde. Et elle vit la montagne s’ouvrir.
Loin sous elle, dans une paroi que trois mille ans de gel et de vent avaient sculptée et que nul regard n’avait jamais soupçonnée, une fente apparut ; et elle s’élargit avec une lenteur effroyable, sans hâte, avec la patience terrible d’une paupière qui se soulève au sortir d’un très long sommeil, découvrant peu à peu une surface lisse, humide et pâle que la lumière du matin atteignait pour la première fois depuis des millénaires.
Kaëlith cessa de respirer. Une paupière. Son esprit refusa le mot ; son corps l’avait déjà accepté. Ce n’était pas une faille. Les failles sont sèches, anguleuses, mortes. Cela était humide, cela luisait, cela s’ouvrait de l’intérieur avec une intention — et derrière la fente pâle roulait lentement, dans son logement de pierre, quelque chose de bombé et de lustré qui chercha, trouva, et se fixa sur elle.
Pendant un souffle — un seul — le monde tint en équilibre entre deux vertiges. La merveille, d’abord : un œil grand comme une place, une conscience qui regardait le jour pour la première fois depuis le fond des âges, et elle, minuscule sous ce regard immense, prise, tenue. Puis l’horreur, dessous, qui montait à la même vitesse : cette chose était éveillée, cette chose souffrait, et sa souffrance avait le poids d’une montagne. Kaëlith soutint le regard. Elle ne saurait jamais dire si ce fut par courage, ou parce que son corps avait cessé de lui obéir.
Puis, tout en bas, sur le rebord le plus haut d’Aëlindra, la première terrasse se détacha.
Elle courait déjà.
La pente défilait sous ses bottes. Éboulis, plaques de givre, arêtes vives. Elle glissait plus qu’elle ne courait, une main au sol, l’autre — elle s’en aperçut sans y croire — serrée sur le carnet. Le carnet. Comme si des chiffres pouvaient encore servir. Elle ne le lâcha pas.
Un ressaut de roche coupa sa descente. Elle s’y jeta, s’y retint des deux mains, leva les yeux vers la cité.
Un instant, tout tenait.
Aëlindra était là, dessous, dans la lumière neuve. Les terrasses étagées. Les balcons au-dessus du vide. Une lanterne, quelque part sur un seuil, brûlait encore. La poussière montait à peine du quartier haut, un voile pâle, presque rien. Tout tenait.
Puis la lèvre de la terrasse supérieure s’inclina.
Lentement. C’était cela, l’insoutenable, la lenteur. Le rebord hésita, comme s’il cherchait encore à tenir. Puis il céda. Et tout, derrière lui, suivit.
Un quartier entier bascula dans le gouffre. D’abord un pan. Puis dix. Puis la pente n’eut plus de forme.
Les terrasses se plièrent les unes sur les autres, les balcons s’arrachèrent, les couloirs s’éventrèrent à ciel ouvert. Des façades entières gardèrent un instant leur aplomb, dressées dans le vide comme si elles n’avaient pas encore appris qu’il n’y avait plus rien dessous, puis s’inclinaient à leur tour et se défaisaient sans un éclat. La lanterne du seuil tomba avec le reste, un point d’ambre minuscule qui roula dans la poussière et s’éteignit.
Cela glissa sans bruit, d’abord. Un silence de rêve. Une avalanche de maisons.
Elle n’oublierait jamais la lenteur. On croit que cela va vite, un désastre. Cela n’allait pas vite. Les terrasses tombaient à la vitesse d’un geste las, presque à regret, et cette lenteur laissait tout le temps de comprendre. Tout le temps de vouloir tendre la main. Tout le temps de ne rien pouvoir.
Le son arriva après. Toujours après. Le grondement de la pierre qui cède monta jusqu’à elle avec un temps de retard, énorme, et lui emplit la poitrine. Puis, porté par le vent, au-dessus du grondement, un cri.
Un seul. Aigu. Vivant.
Puis d’autres, et la rumeur les avala tous.
Kaëlith s’arrêta.
Son corps refusa le pas suivant. Elle était tout entière lancée vers le bas, vers eux, une jambe déjà levée — et rien. Le corps sait avant l’esprit ce qu’il ne pourra pas empêcher. Le sien avait compris qu’il n’y avait plus rien, là-dessous, qu’elle pût retenir de ses deux mains.
Elle regarda le quartier s’en aller. Des formes minuscules glissaient avec les décombres, emportées, si petites d’ici qu’on ne pouvait pas leur donner de visage.
Elle voulut compter — un réflexe, encore, toujours compter — et n’y parvint pas. Les chiffres ne venaient pas. Trop de fenêtres. Trop de seuils. Trop de vies rangées côte à côte dans la pierre pour qu’un esprit les tienne d’un coup.
Le nombre était là, quelque part, énorme, et elle ne put pas le penser. Elle sut seulement qu’il était trop grand pour elle.
Un toit. Une passerelle. Un pan de mur peint d’un bleu tendre, un bleu de chambre d’enfant, qui tournoya lentement dans le vide avant de se rompre. Des choses trop précises pour la distance. Elle les vit pourtant. Elle sut qu’elle ne pourrait plus jamais ne pas les avoir vues.
La poussière l’atteignit. Sèche, minérale, un goût de roche broyée qui prit à la gorge et fit ruisseler les yeux déjà mouillés. Elle toussa dans son coude. Sous le goût de pierre, plus bas, il y avait autre chose de plus lourd, de plus chaud, qu’elle refusa de nommer.
Ses mains s’ouvrirent d’elles-mêmes. Le carnet tomba. Le dernier trépied — elle ne se souvenait même pas de l’avoir emporté dans sa fuite — glissa de son épaule et se brisa à ses pieds. Le cristal éclata en trois morceaux avec un tintement clair, dérisoire. Un petit désastre à ses pieds, pour faire écho au grand.
Elle regarda ses mains vides. Elle était montée chercher une preuve. Elle en avait une, à présent. La voilà — en bas, dans la poussière, sous le premier soleil. On l’avait écrite pour elle. On l’avait écrite en morts.
Plus haut, dans le flanc, la fente s’était refermée à demi. Immobile désormais. Une paupière mi-close sur son sommeil retrouvé, striée d’un peu d’humidité que le jour séchait déjà.
Et puis, d’un coup, le silence.
Le grondement cessa. La rumeur reflua. Le vent lui-même parut retenir sa course. Mais ce n’était pas ce silence-là qui la glaça — c’était l’autre, dessous. La pulsation avait disparu. Le battement qu’elle suivait depuis l’aube, le cœur lent de la montagne, s’était tu. Plus rien ne battait sous la pierre. Comme si, son mot dit et son quartier tombé, la montagne à son tour retenait son souffle.
*
La poussière mit des heures à retomber. Quand Kaëlith parvint enfin au premier palier resté intact, le soleil était haut, et le froid du matin avait cédé à une chaleur sèche qui plaquait la poudre de pierre sur la peau et sur les cils. On respirait de la montagne pulvérisée. La poussière crissait entre les dents à chaque parole, si bien qu’on parlait peu et bas. Chacun, en bas, portait le même masque gris, si bien qu’on ne distinguait plus les visages que par les traces claires qu’y avaient creusées les larmes.
Pour rejoindre le poste, elle avait dû longer la lisière du quartier tombé, où le sol n’était plus qu’un lit d’éclats — tuiles brisées, plâtre, poutres rompues, et par endroits des choses plus tendres qu’elle enjambait sans regarder —, et elle avait vu ce que l’on voit en pareil endroit et que l’on ne raconte pas. Une porte ouverte sur du vide, là où il y avait eu une maison, ses gonds encore luisants d’usage. Un homme qui fouillait la caillasse à mains nues, méthodique, sans un cri, comme s’il arrachait de mauvaises herbes. Et, alignées sous une toile, une rangée de formes immobiles, disposées avec un soin qui lui serra la gorge plus que tout le reste — car même écrasés, même dans la ruine, les siens rangeaient encore les choses en ordre, et cet ordre-là disait leur effroi mieux qu’aucun cri.
On avait dressé un poste de secours sous une arche qui avait tenu. Des brancards à même le sol. Des cordes lovées, des seaux, une table renversée qui servait d’établi. Des ordres criés d’une voix montée trop haut, celle des gens qui ont peur et qui s’occupent pour ne pas y penser.
Kaëlith s’y glissa sans qu’on lui demande rien, et fit ce qu’il y avait à faire. Porter de l’eau. Tenir le pied d’une civière. Dégager un pan de cloison descellée pour qu’on puisse passer. Ses mains travaillaient toutes seules. Le reste d’elle était resté là-haut, sur la corniche, la paume contre une pierre tiède.
Autour d’elle, le monde faisait le bruit qu’on fait après. Une intendante réquisitionnait des couvertures d’une voix éraillée. Deux jeunes de la Garde portaient un blessé qui répétait un prénom, toujours le même, comme une note tenue qu’on n’arrive pas à résoudre. Quelque part, une femme refusait qu’on emportât quelqu’un ; sa voix montait, montait, puis se brisait net, et le silence d’après était pire que le cri. Sous toutes ces voix courait un bruit plus sourd et sans fin, le raclement des barres et des mains sur la pierre remuée — le travail de ceux qui creusaient pour déterrer, désormais, non plus pour sauver. Par-dessus tout, la grande cloche d’Aëlindra battait, lente, obstinée, sonnant un danger déjà passé pour des morts qu’elle ne réveillerait pas.
On lui mit un seau dans les mains, et elle porta de l’eau. On lui fit tenir le pied d’une civière pendant qu’un rebouteux remboîtait une épaule, et elle tint. Sous ses doigts, elle sentait trembler l’homme qu’on soignait — un frémissement rapide, menu, si différent du grand battement lent qu’elle avait écouté à l’aube qu’elle en eut, l’espace d’une seconde, le vertige. Deux vibrations. Deux mondes. Le sien tremblait vite. L’autre, sous la pierre, avait tremblé lentement, depuis un temps qu’elle n’osait pas mesurer.
Il y avait un officier de la Garde des Cimes, jeune, un registre ouvert à la main, qui inscrivait les disparus à mesure que les voix les lui donnaient. Elle attendit qu’il relève la tête. Il ne la relevait pas. Alors elle se planta devant lui et parla.
Elle dit ce qu’elle avait mesuré. La fréquence de fond, la troisième harmonique qui pulsait là où une harmonique ne pulse pas, la roche tiède sous sa paume une heure avant le soleil. Elle dit le son. Elle dit qu’il avait la forme d’un mot, dans une langue qu’aucune gorge de leur peuple n’aurait pu façonner. Elle dit la fente qui s’était ouverte dans le flanc, et — parce qu’il fallait bien le dire, parce qu’elle était montée précisément pour pouvoir le dire un jour avec des preuves — qu’elle s’était ouverte lentement, comme un œil, et que derrière il y avait eu quelque chose qui l’avait regardée.
L’officier écrivait. « Éboulement », dit-il. « Cause sismique. » Il ne leva pas les yeux du registre, et sa plume ne s’arrêta pas. « Vous étiez sur le sommet, à ce qu’on m’a dit. Votre nom, pour le registre des témoins. »
Ce fut tout. Elle aurait pu lui parler d’un œil, d’un chagrin, d’un dieu qui pleurait sous la pierre ; il aurait écrit éboulement, cause sismique, et redemandé son nom pour le registre. Ce n’était pas de la malveillance. C’était pire. C’était un homme qui faisait bien son métier, et dont le métier n’offrait aucune case où ranger ce qu’elle venait de dire.
Elle resta un instant devant lui, à chercher la formule qui ferait basculer la case, le chiffre qui obligerait. Elle en pesa trois dans sa tête, les écarta l’une après l’autre : chacune, dès qu’elle l’imaginait dite à voix haute, sonnait comme ce qu’un registre range sous le mot exaltation. Il n’y en avait pas. Elle finit par donner son nom. Kaëlith d’Aëlindra, acousticienne, de l’Académie des Sons. Il l’inscrivit sans relever la tête ; déjà une autre voix l’appelait, un autre nom à porter au registre des disparus, et elle cessa d’exister dans son champ.
Elle avait cru toute sa vie qu’il suffisait d’une preuve — que si elle mesurait assez juste, si elle rapportait des chiffres qu’on ne pût récuser, le mur finirait par céder et l’on ouvrirait la porte. Elle regarda autour d’elle : la poussière, les brancards, les visages gris. Voilà sa preuve. Une part de la cité engloutie, tant des siens sous la pierre, une montagne qui avait parlé si fort que la terre en avait tremblé — la plus grande preuve qu’on pût rêver. Et l’on écrivait éboulement, cause sismique. Ce n’était pas une question de preuve, cela ne l’avait jamais été. On n’entend pas ce qu’on a résolu, très anciennement, de ne pas entendre.
Une secouriste plus âgée lui posa une main sur le bras. Le geste était doux. Elle lui conseilla de s’asseoir, de respirer un peu, dit qu’elle était en état de choc — cela se voyait, à ses joues striées de larmes sous la poussière. Kaëlith ne corrigea pas. Expliquer que les larmes n’étaient pas les siennes n’aurait servi qu’à confirmer le diagnostic.
Elle s’assit un moment sur une pierre descellée. Elle avait soif comme au désert ; la poussière lui tapissait la bouche d’un goût de craie, et la chaleur sèche de midi lui paraissait irréelle après le gel du sommet. Elle but à une gourde qu’on lui tendit sans qu’elle vît qui. Elle ne tremblait pas. Elle aurait peut-être dû ; elle nota l’absence de tremblement comme elle eût relevé une mesure, avec ce calme plat, décalé, qui n’était pas de la force mais l’envers d’une chose trop vaste pour être ressentie d’un coup. Elle savait que cela viendrait plus tard, à retardement, comme le grondement d’un éboulement arrive longtemps après l’image. Le chagrin, le vrai, celui qui serait le sien, attendait quelque part en aval de cette journée ; il n’était pas encore monté jusqu’à elle, et elle l’attendait sans hâte, comme on attend une crue dont on a vu partir l’eau.
Elle connaissait cela. On l’avait toujours tenue un peu à côté, un peu en décalage. Elle l’avait accepté comme on accepte le climat. On ne discute pas la pluie.
Quelqu’un lui mit un enfant dans les bras. Une petite de trois ou quatre ans, perdue, muette de frayeur, qu’on lui confia le temps d’aller chercher on ne savait quoi. L’enfant noua ses bras autour de son cou et s’accrocha. Ses petites mains étaient poisseuses de poussière et de larmes séchées, et elles serraient avec la force de qui s’agrippe au bord d’un vide. Elle était tiède. Vivante, tiède, réelle, et ce poids chaud contre sa poitrine ramena Kaëlith d’un coup dans son propre corps, parmi les vivants, loin du sommet et de son cœur de pierre. Puis une femme revint, reprit l’enfant, l’emporta sans un mot. Les bras de Kaëlith restèrent un moment refermés sur rien.
Elle regarda la petite s’éloigner sur la hanche de sa mère, une joue grise contre une épaule grise. Voilà, au fond, ce qu’elle savait faire : tenir un moment ce qu’on lui confiait, puis le rendre ; entendre ce que nul ne voulait entendre, puis se taire. Elle porta la main à son cou, au diapason, sans y penser, et l’y laissa.
Elle entendit deux choses, ce jour-là, à la lisière des conversations, et elle les garda toutes deux.
La première : la Garde allait sceller la fissure. On parlait déjà de résine et d’étais, d’une équipe qui monterait dès que la pente serait sûre. Sceller. Poser un couvercle sur ce qui avait crié. Refermer la paupière du dehors et appeler cela une réparation. Elle connaissait la résine ; elle en avait vu colmater des fissures d’un pied de large. Elle essaya d’imaginer la quantité qu’il faudrait pour un œil, et renonça.
La seconde fut dite plus bas, avec une moue de dédain : on avait fait réveiller les vieux de l’Ordre du Seuil. Les archivistes d’en dessous, ceux des galeries scellées, pour qu’ils fouillent leurs poussières et cherchent si pareille chose s’était déjà vue. Quelqu’un rit tout bas. Consulter ces gens-là pour un éboulement, cela semblait une plaisanterie de bureau.
Kaëlith ne rit pas. Elle rangea les deux phrases quelque part en elle, contre le mot de la montagne, sans savoir encore ce qui les reliait.
Vers la fin du jour, on n’eut plus besoin d’elle — ou l’on cessa de la voir, ce qui, chez les siens, revenait souvent au même. Elle s’écarta du poste. Elle tourna le dos aux brancards, aux voix, à la cloche d’alarme d’Aëlindra qui battait toujours quelque part, sans répit, et elle fit face à la montagne. Sous la cloche, sous les ordres et les sanglots, il y avait toujours ce silence énorme, à l’endroit précis où, le matin, un cœur avait battu.
Elle porta la main au diapason de cristal. Il était froid, maculé de gris ; elle le referma dans son poing. Elle ne demanda rien au cristal muet. Elle savait déjà — sobrement, sans le dire à personne, comme on sait qu’une porte s’est refermée derrière soi et qu’on n’en a plus la clé — qu’elle ne pourrait plus jamais ne pas savoir.
Et quand elle leva les yeux une dernière fois avant de redescendre, la fente était là-haut, dans le flanc, cette paupière de pierre refermée sur la surface luisante que le jour avait touchée pour la première fois depuis des millénaires, et il lui sembla, du fond de tout ce silence, que la montagne la regardait.